
Tribunes
Un espace de réflexion, de parole et de regard autour de la littérature, de l’édition et de la création.
La littérature accessible et lisible, c’est le pied !
31/30/26 - 11h30
Ma grand-mère Berthe a obtenu son certificat d’études primaires le 14 juin 1913 à l’âge de treize ans. Le seul et unique diplôme de sa vie. Elle savait lire, écrire, compter et comme la majorité des enfants de son époque, elle avait appris par cœur les noms des Préfectures et Sous-préfectures de chaque département français et s’en souvenait encore à plus de quatre-vingts ans.
Mais laissons tomber la nostalgie.
A la fin de sa vie, alors qu’elle avait surtout parcouru des magazines, des livres de recettes et des manuels de tricot, elle s’est mise à dévorer la collection Harlequin à raison de plusieurs heures de lecture par jour, volume après volume, que ma mère lui achetait à la librairie papèterie en haussant les épaules… Nancy, jeune et plantureuse infirmière californienne, tombait amoureuse du professeur Clayton, un ponte de la chirurgie oculaire, trois fois plus âgé qu’elle mais encore beau gosse avec ses tempes grisonnantes et sa Chevrolet. Un amour impossible, contrarié par la jalousie des collègues et les soupçons de madame Clayton, clouée depuis des lustres dans un fauteuil roulant. Clayton et Nancy ne baisaient pas comme des sauvages - Harlequin ne l’aurait pas permis - ils se contentaient de se peloter dans les couloirs de l’hôpital, parfois en y mettant la langue. Ma grand-mère Berthe en frissonnait de bonheur. Certaines scènes pouvaient aussi lui tirer des larmes, comme celle où la pauvre madame Clayton engloutit une bouteille de scotch en regardant par la fenêtre du salon, son chihuahua les genoux. Encore une fois, Donald ne rentrerait pas pour dîner. Le ciel était zébré de terrifiants éclairs. Un orage apocalyptique se profilait derrière les collines assombries de Beverly Hills.
Mais laissons tomber la collection Harlequin.
Ou plutôt non. C’est en observant ma grand-mère plongée dans sa lecture que j’ai compris, adolescent, combien lire un livre était salvateur, essentiel, vital. Quelle que soit la qualité de son contenu ? Oui et non, bien sûr. Evitons les références nauséabondes à Mein Kampf ou au Petit livre Rouge. Bien sûr, le niveau d’instruction de ma grand-mère ne lui donnait pas accès à la « grande » littérature. Point de Léon Tolstoï, point de Stendhal, point de Goethe, encore moins de Philip Roth ou de Karen Blixen ou de Marguerite Yourcenar, sans même parler de Thomas Bernhardt, ou de Simone de Beauvoir. Jack Kerouac ? Richard Brautigan ? Charles Bukowski ? Pierre Bergougnoux ? N’allons pas trop loin. Elle connaissait Victor Hugo mais seulement de nom. Et pourtant, elle lisait. Elle lisait et s’intéressait à ce qu’elle lisait. Elle lisait avec passion et s’évadait par la lecture. Elle lisait Harlequin, certes, cependant elle faisait travailler ses neurones et son imagination, elle entretenait son vocabulaire et maintenait son désir de continuer à vivre.
Mais laissons tomber mémé Berthe.
L’anecdote sur Harlequin n’était qu’un prétexte. Alors, tout ceci pour en venir à quoi ? Que la littérature, donc la lecture, doit être accessible. Cela ne signifie pas qu’il faut exclure les écrits « de niche » réservés à un microcosme intellectuel avec son réseau, ses codes, ses références. Jeter au feu les philosophes et leurs concepts délivrés dans une langue parfois impénétrable. Bouder les essais politiques ou géopolitiques, ou sociologiques, ou historiques, ou la prose universitaire. Rejeter la poésie contemporaine déstructurée. Moquer les autofictions parisiennes déprimées… Bon, je me moque quand-même un peu, là, mais exclure n’est jamais une solution parce que, un : il en faut pour tout le monde ; deux : les auteurs(es) sont dignes de respect par principe, c’est un boulot harassant ; trois : la littérature est en péril pour plein de raisons dégueulasses liées à notre époque violente (et ça ne date pas d’hier).
Mais laissons tomber les autodafés.
Ce que nous disons ici, simplement, modestement, respectueusement, c’est que la littérature de qualité, même exigeante dans le style, l’inspiration, la narration ou le sujet, peut et doit rester lisible. Qu’il est possible d’écrire clair pour un large public tout en restant un écrivain. En tant qu’éditeurs, c’est le choix que nous faisons à L’Incertain. Montrer que la littérature, c’est-à-dire LA LECTURE est accessible à tout le monde. L’écrivain, c’est le cordonnier ; la littérature, c’est la chaussure ; le lecteur, c’est le pied ! Et le pied doit être à l’aise pour vous emmener loin. Même si la chaussure a une drôle de gueule. Car le lecteur aura ses préférences et cela dépendra autant de son goût pour le cuir, les lacets rose fluo ou les talons aiguilles, que de ses prétentions intellectuelles et culturelles.
Mais laissons tomber les métaphores pédestres.
L’idée, notre idée, qui deviendra dangereusement révolutionnaire si l’on n’y prend pas garde, est de publier des bons livres de littérature. Dit autrement, de publier des bons livres de littérature à l’heure où le moindre politicien repris de justice, sportif multi-fracturé, témoin d’un fait divers sordide, dresseur de microbes complotiste, chanteur vedette aphone cancéreux, parvient à publier sans peine son pavé rédigé par un scribouillard anonyme. Ventes et pognon assurés.
Mais laissons tomber le rayon librairie de votre Super U.
Le message est le suivant : publier un bon livre de littérature accessible et lisible en 2026 est un acte militant. Celui de L’Incertain.
Merci mémé Berthe !
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